Editorial Décembre 2011

Posted on 18 décembre 2011

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Décembre 2011

Les lathouses de Noël

 

En prévision du recul du pouvoir d’achat en 2012, les français ont réduits leurs dépenses. Seuls les festivités de fin d’année font exception. « Noël offre une consolation à la consommation » titre Le Nouvel Obs. Le e-commerce atteint les 7,5 milliards d’euros contre 6,2 en 2010. « Le père Noël est en or dur » s’enhardit Le courrier picard. Depuis le début de la crise en 2008, le budget de Noël des foyers français ne fait que croître. D’aucun rebaptise avec ironie le jour de la nativité « journée de la consommation ».

Fête la plus importante de l’année en territoire de France, le budget de Noël n’est pas impacté, comme on dit aujourd’hui, dans le budget annuel des ménages. Il reste la dépense imprévue qui revient inexorablement chaque année… Quid de cette impossibilité à budgétiser les présents du Père Noël ?

À ce commerce toujours plus florissant se sont articulées des transactions collatérales. Traditionnellement, au pied de l’arbre, nul n’osait rechigner ou montrer la moindre déception en ouvrant un cadeau cauchemardesque. Aujourd’hui, si l’objet offert n’a pas d’usage, il n’est pas conservé et relégué au placard en souvenir ou par respect pour l’Autre. Il poursuit sa course. Les sites de revente font flores. L’un conseille au consommateur de devenir « radin » en vendant le présent qui ne comble pas ses désirs. L’autre propose aux déçus de Noël de louer le cadeau honni. Cette année, le cofondateur de cette plateforme Internet, encore unique en France, attend dans la semaine qui suit Noël de 4 à 5 000 objets. Tendance qui est expliquée par la « hausse d’équipement des foyers » et la crise qui ne cesse pas. Le volume d’affaire du site augmente chaque mois de 32% et vise un bénéfice de 5 millions d’euros dans les deux ans à venir.

Lacan a donné à ces objets de consommation dans lesquels se consume le désir, le nom de lathouses. Il n’en parlera, sauf erreur, qu’une seule fois, et ce dans la troisième partie du Séminaire XVII.

L’envers de la psychanalyse, élaboré après 1968, fait la paire avec le précédant et en achève la recherche dès la première leçon[1]. C’est le Séminaire des quatre discours mais il est aussi un Séminaire sur la détumescence du père dans sa fonction structurale. Radiophonie[2] en est l’écrit qui l’accompagne.

La troisième partie du Séminaire est intitulée par Jacques-Alain Miller « L’envers de la vie contemporaine ». Il fait ainsi référence à L’envers de l’histoire de la vie contemporaine[3] dernier roman achevé et posthume de Balzac. Dans la préface de la première édition de Splendeurs et misères des courtisanes[4] d’août 1844, Balzac évoque une publication à venir, contrepoint aux « misères affreuses sur lesquelles repose la civilisation parisienne ». Mais l’envers c’est le bien, les vertus tout autant que la détresse morale, les passions et la misère matérielle, déjà fort présentes dans le reste de La comédie Humaine où Enfer et Paradis se côtoient. On peut y lire une satirique de la sainteté où l’opposition entre philanthropie et charité, entre loi et mœurs sont le leitmotiv de ce roman.

Dans son Envers, Lacan élève la dictature des lathouses au zénith social. Le père n’est plus celui qui structure et organise le monde contemporain. Il y a méprise chez les étudiants de 68, c’est le discours de la science qui s’impose.  L’aléthosphère[5] est l’univers de la science construit sur la mathématique, dans son principe, sa visée et ses productions… ses consommables.

« Le monde est de plus en plus peuplé de lathouses »[6] Ce sont, dit Lacan, des « menus objets petit a que vous allez rencontrer en sortant, là sur le pavé à tous les coins de rue, derrière toutes les vitrines, [sur tous vos écrans, rajouterai-je] dans ce foisonnement de ces objets fait pour causer le désir, pour autant que c’est la science maintenant qui gouverne, pensez-les maintenant comme lathouses. »

Lacan situe cette modalité capitaliste de l’objet à proximité de l’ambiguë ousia, ni Autre ni Étant mais entre deux, s’approchant de l’Être sans l’être vraiment. Entre léthé et alétheia, la lathouse est oubli de la vérité. Elle n’est pas sans objet, elle voile l’angoisse. Les lathouses sont des objets vides, gadgets électroniques, avatars virtuels, objets pulsionnels et autres saint-frusquins qui ne sont que des « plus de jouir en toc »[7] tendant à combler, à boucher le trou de la chose.

Et de conclure avec Lacan, « Ce petit surgissement est fait pour que vous ne soyez pas tranquilles sur vos rapports avec la lathouse. Il est bien certain que chacun a affaire avec deux ou trois de cette espèce. La lathouse n’a pas de raison de se limiter dans sa multiplication. »

Je vous souhaite de bonnes fêtes de fin d’année et d’excellentes vacances.

Charles-Henri Crochet

Délégué régional de l’ACF-IdF


[1] Miller J.-A., L’orientation lacanienne, « Pièces détachées », (2004-2005), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de Paris VIII, leçon du 3 mai 2005, inédit.

[2] Lacan, J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2011, p. 403-447.

[3]Balzac, H., L’envers de l’histoire contemporaine, Paris, Gallimard/Folio, 1970.

[4] Balzac H., « Splendeurs et misères des courtisanes », La comédie humaine, Paris, Castex, 1976, Vol IX.

[5] Lacan J., Le Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 175.

[6] Ibid., p. 188.

[7]  Ibid., p. 93.

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