Editorial Décembre 2012

Posted on 24 décembre 2012


Notre monde est peuplé de lathouses

 

Si les Français ont réduit leurs dépenses générales en 2012 selon le cabinet Deloitte1 qui publie depuis 15 ans une étude sur la dépense budgétaire de Noël dans 18 pays européens, en France, les fêtes de fin d’année font exception. Cette année, le budget de Noël augmentera de 0.7 % soit une dépense moyenne par foyer de 639.00 €.

Contrairement à la majorité des Européens qui prévoient de dépenser moins en cadeaux, repas et sorties (– 0.8 %), les Français ne s’y résolvent pas. La croissance des dépenses en Europe du Nord reste néanmoins toujours la plus forte, même si cette zone est moins dépensière. On peut noter une augmentation significative en Allemagne (+ 7.00 %), en Suisse (+ 4.1 %), en Belgique (+ 2.7 %) et en Finlande (+ 2.2 %). Les pays les plus touchés par la crise économique restent la Grèce (– 16.2%), le Portugal (– 13.5 %), l’Espagne (– 3.9 %) et l’Italie (– 3.7 %). L’écart se creuse…

Quant à la France, depuis le début de la crise en 2008, le budget de Noël des foyers a subi trois années de baisse consécutive (– 5.1% en 2008 ; – 3.5 % en 2009 ; – 4.4 % en 2010). Mais dès l’an dernier, la dépense des ménages était revue à la hausse, soit en augmentation de 1.9 %.

Fête la plus importante de l’année en territoire de France, le budget de Noël n’est pas impacté, comme on dit aujourd’hui, dans le budget annuel des ménages. Il reste la dépense imprévue qui revient inexorablement chaque année… Quid de cette impossibilité à budgétiser les présents du père Noël ? Au XXIe siècle, alors que l’ordre symbolique n’est plus ce qu’il était2, il serait plus juste de poser la question autrement. Quid donc du pouvoir d’attraction de ces objets ?

Les lathouses de Noël gardent leur force de séduction. Lacan nomme ainsi ces objets de consommation dans lesquels se consume le désir. Il en parlera, sauf erreur, une fois, et ce dans la troisième partie du Séminaire XVII.

L’envers de la psychanalyse, prononcé après 1968, fait la paire avec le précédant et en achève la recherche dès la première leçon3. C’est le Séminaire des quatre discours, mais il est aussi un Séminaire sur la détumescence du père dans sa fonction structurale. Voyez aussi « Radiophonie »4 écrit qui accompagne L’Envers.

La troisième partie du Séminaire est intitulée « L’envers de la vie contemporaine ». En la nommant ainsi, Jacques-Alain Miller semble faire référence à L’Envers de l’histoire de la vie contemporaine5 dernier roman achevé et posthume de Balzac. Dans la préface de la première édition de Splendeurs et misères des courtisanes6 d’août 1844, Balzac évoque une publication à venir, contrepoint aux « misères affreuses sur lesquelles repose la civilisation parisienne ».

L’Envers de Balzac, met en exergue le bien et les vertus tout autant que la détresse morale, les passions et la misère matérielle. Déjà fort présentes dans le reste de La comédie Humaine où l’Enfer et le Paradis se côtoient. On peut y lire une satire de la sainteté où l’opposition entre philanthropie et charité, entre loi et mœurs sont le leitmotiv de ce roman.

L’Envers de Lacan élève la dictature des lathouses au zénith social. Le père n’est plus celui qui structure et organise le monde contemporain. Il y a méprise chez les étudiants de 68, c’est le discours de la science qui s’impose. L’aléthosphère7 est l’univers de la science construit sur la mathématique, dans son principe, sa visée et ses productions… ses consommables.

« Le monde est de plus en plus peuplé de lathouses. »8 Ce sont, explique Lacan à son auditoire, de « menus objets petit a que vous allez rencontrer en sortant, là sur le pavé à tous les coins de rue, derrière toutes les vitrines, [sur tous vos écrans, peut-on ajouter au XXIe siècle] dans ce foisonnement de ces objets fait pour causer le désir, pour autant que c’est la science maintenant qui gouverne, pensez-les maintenant comme lathouses. »

Lacan situe cette modalité capitaliste de l’objet à proximité de l’ambiguë ousia, ni Autre ni Étant mais entre-deux, s’approchant de l’Être sans l’être vraiment. Entre léthé et alétheia, la lathouse est oubli de la vérité. Elle n’est pas sans objet, elle voile l’angoisse. Les lathouses sont des objets vides, gadgets électroniques, avatars virtuels, objets pulsionnels et autre saint-frusquin qui ne sont que des « plus de jouir en toc »9 tendant à combler, à boucher le trou de la chose.

Et de conclure avec Lacan : « Ce petit surgissement est fait pour que vous ne soyez pas tranquilles sur vos rapports avec la lathouse. Il est bien certain que chacun a affaire avec deux ou trois de cette espèce. La lathouse n’a pas de raison de se limiter dans sa multiplication. »

Les membres du Comité de Coordination Régional se joignent à moi pour vous souhaiter de bonnes fêtes de fin d’année et d’excellentes vacances.

Charles-Henri Crochet,
Délégué Régional ACF ÎdF

Notes

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[1] Cf. http://www.deloitte.com/…/Etude%20de%20Noël%202012/Rapport-etude/

2 Cf. Coll., « L’ordre symbolique au XXIe siècle », Paris, Collection AMP Le Congrès, ECF, 2013. Ce volume post congrès en cours d’édition, sortira en librairie fin janvier

3 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Pièces détachées », (2004-2005), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de Paris VIII, leçon du 3 mai 2005, inédit.

4 Lacan, J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2011, p. 403-447.

5 Balzac, H., L’envers de l’histoire contemporaine, Paris, Gallimard/Folio, 1970.

6 Balzac H., « Splendeurs et misères des courtisanes », La comédie humaine, Paris, Castex, 1976, Vol IX.

7 Lacan J., Le Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 175.

8 Ibid., p. 188.

9 Ibid., p. 93.

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