Editorial Novembre 2012

Posted on 12 novembre 2012


Pari sur lalangue

En définissant le réel, sans loi et hors sens, Lacan établit une opposition et une disjonction entre le sens et le réel. Le réel ex-siste au sens.  Jacques-Alain Miller a su mettre en exergue, ce que Lacan notait de la différence intrinsèque entre le signifiant et le signifié. Le signifiant s’entend. Le signifié donne du sens. Il existe une ligne de démarcation entre S1 et S2. Le signifiant est séparé de ce que cela veut dire. Le signifiant est hors sens. Il est matérialité sonore. Conformément à cette distinction entre S1 et S2, l’intention de signification est affectée d’un gap.

C’est dans cet axe que Lacan distinguera lalangueet le langage. D’un côté, nous avons le langage qui est un pousse à la construction de savoir, à l’élaboration de théories, à la production de sens. Les figures rhétoriques princeps en sont la métaphore et la métonymie. De l’autre, lalangue se constitue de l’ensemble de ses équivoques. Faire usage de l’équivoque dans l’expérience analytique transfère, si je puis dire, ce qui est dit en ce qui est écrit. Le signifiant peut alors se lire et se révèle comme lettre hors sens.

Lacan nous enjoint d’aborder le symptôme par le biais de l’équivoque, afin d’effleurer le réel. Ainsi pourrait-on avoir accès aux entours de la marque initiale du signifiant sur le corps, trace portant un premier effet de jouissance. Contrairement, le sens lui, donne consistance au symptôme. Il le nourrit. Le langage, note J.-A. Miller, est une élucubration de savoir qui n’a d’usage que d’être une défense contre le réel. L’inconscient par la voie de ses formations jette un voile sur le réel du rapport sexuel qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. Répétition de la jouissance du Un exprimée dans le symptôme.

Bien entendu, après l’équivoque qui s’autorise du non-sens, peut s’articuler, via l’énonciation, un sens nouveau. L’imaginaire ne se fige pas, mais poursuit son vagabondage. Mais le sens se lie autrement avec le réel de la jouissance. Et foncièrement, la lettre inscrit une certaine satisfaction que J.-A. Miller nommera « résonance ». Là se cerne, comme le souligne J.-A. Miller à la suite de Lacan, le passage de l’interprétation œdipienne freudienne vers une articulation borroméenne lacanienne, soit du sens qui s’entend au hors sens qui s’écrit.

Si aujourd’hui, l’interprétation lacanienne creuse le sillon ouvert par Lacan vers le chiffrage hors sens, de la jouissance. Ne pourrait-on dire que le pari de la psychanalyse lacanienne sur lalangue, comme chiffrage singulier de la jouissance, est là son atout ? Contrairement, dans notre civilisation, les tenants du discours du maître moderne s’escriment à imposer un chiffrage ready-made du réel. Signifiants maîtres prescrits au parlêtre. Les êtres parlant y sont catégorisés, estampillés, immatriculés, tatoués sous des noms valables pour tous tels que handicapés, Aspergers, autistes, boulimiques, anorexiques, hyperactifs, bipolaires, dépressifs. Ainsi, ceux qui se rendent comptables du discours du maître, peuvent manipuler, à loisir, leurs chiffres.

Charles-Henri Crochet,
Délégué Régional ACF ÎdF

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