Editorial Mai 2011

Posted on 7 mai 2011

0


ai 2011

« Un écrit n’est pas à lire »

 

Habemus papam

En ces dernières vacances pascales les médias européens et singulièrement la presse italienne, ont fait écho d’un autre son que celui des traditionnelles cloches de pâques revenant de la cité papale. Une semaine avant la semaine dite sainte, 447 salles obscures de la péninsule italique projetaient le dernier film de Nanni Moretti « Habemus Papam », nous avons un pape en français. Locution latine consacrée, prononcée par le cardinal protodiacre à l’issu du conclave. Elle introduit l’annonce urbi et orbi de l’élection d’un nouveau pape.

Le film raconte l’ascension complexe d’un successeur de Pierre au saint siège. Interprété de façon magistrale par Michel Piccoli, le cardinal Malville, élu Pape, est ébranlé par l’annonce de sa nouvelle charge. Pape qui hurle son angoisse au moment même où le protodiacre s’apprête à prononcer son nom de pape avant de le présenter aux fidèles réunis Place St Pierre.  On entend un cri d’angoisse sans visage. On croirait enfin entendre le cri sans voix du Pape Innocent X de Bacon.

Le nouveau pape sera soutenu dans sa monté au Golgotha par un psychanalyste, joué par Nanni Moretti lui-même. Je ne vous en dis pas d’avantage, vous en saurez plus en septembre lors de sa sortie en France.

La presse est prolixe vous en jugerez vous-même. Notons cependant l’intervention de l’évêque de Mantoue reprise par de nombreux médias.  Roberto Busti, président de l’ACEC – Association Catholique des Exploitants de Cinéma – considère avec indignation que Moretti veut « introduire au Vatican la psychanalyse ». Peut-être, pourquoi pas, ce n’est pas une première pour l’église catholique. Séminaristes, prêtres et autres prélats séculiers ou cloîtrés en font bon usage. Et d’ailleurs, Lacan ne considérait-il pas les théologiens plus proches que les philosophes de la psychanalyse parce qu’ils inscrivent le monde dans le lieu de l’Autre.

Le Woody Allen méditerranéen a sans doute d’autres préoccupations. Il s’agit plutôt pour Moretti de considérer l’accession au pouvoir et l’angoisse qu’elle peut déclencher. Question qui n’est pas sans intérêt pour nous, le président Schreber nous l’a très tôt enseigné.

Villes névrosées

Si l’on continue de feuilleter la presse, on s’aperçoit que de nombreux articles font appel explicitement ou implicitement aux signifiants du discours analytique. Prenons l’exemple de cet article du 4 avril paru dans Libération. Il est consacré à l’auteur et comédien Laurent Petit qui veut, non sans ironie envers les citadins, psychanalyser l’urbanisme. « Pour urbaniser les villes névrosées faire un gros câlin » titre le quotidien.

Avec plus de légèreté, la psychanalyse est convoquée pour les animaux de tout poil. On le sait, séance anti-stress et psychanalyses pour pets deviennent légion aux USA…  Ça fait retour en France. Voyez les Inrockuptibles de la mi-avril, on y parle avec tendresse et une pointe d’humour des félins de Mouloud Achour chroniqueur à la mode sur Canal+.  Afin de gérer un hypothétique traumatisme de ses matous suite à un déménagement il fait appel à un psy pour chat.…

Plus sérieux, le magazine économique Suisse Bilan du 27 avril, interviewe l’éminent président du conseil d’administration du groupe pharmaceutique bâlois Novartis. Daniel Vasella évoque, son grand intérêt et son attachement à la psychanalyse.  Suite à une enfance marquée par le deuil et la maladie, il entre en analyse au cours de ses études de médecine. Aujourd’hui encore, du haut de son empire, il récolte les fruits de son parcours analytique et fait usage du savoir acquis dans sa cure.  « J’ai toujours voulu savoir ce qui m’animait, [dit-il] car j’étais persuadé que cela devait me conférer une grande liberté intérieure. […] La connaissance de soi est utile à tout le monde. Si, par exemple, on sent qu’on réagit avec trop de véhémence, cela peut provenir d’une situation antérieure. Dans les relations avec des collaborateurs ou des supérieurs, cela peut conduire à des perceptions faussées issues d’expériences vécues avec des personnes autoritaires. » etc.

 

Des perles aux pourceaux 

Ce ne sont que des morceaux choisis, la liste pourrait être longue. Nombre des signifiants maîtres du discours analytique font parti du langage courant : inconscient, complexe, oedipe, refoulement, névrose, Autre avec un grand A, j’en passe… Ils se sont installés dans notre quotidien et poursuivent leurs déplacements au fil des discours. On ne peut certes parler de « vulgarisation noble » pour le dire avec Bergson. Mais malgré les sommations des neurosciences et consorts contre la psychanalyse, c’est un discours qui continue de marquer notre temps. Ceci dit les adeptes de l’idéologie bio-psycho-sociale tentent de pervertir ces signifiants vulgarisés afin de les utiliser à leur sauce ou de les entraîner dans leur boue. Là en effet Lacan a encore raison, « c’est jeter des perles aux pourceaux ! »

Tenter le désir

Nous le savons bien, l’enseignement que nous a transmis Lacan est précieux. C’est pourquoi à l’ACF, c’est à l’étude des textes eux-mêmes auxquels nous nous attelons. Ecrits qui ne sont pas à lire lançait Lacan comme un « défi, fait pour tenter le désir » insistait Jacques-Alain Miller dans la 4ème de couverture des Autres écrits. Il s’agit ici de transmission et non de vulgarisation. Lacan ne mâche pas le travail, il est au travail et invite au désir de savoir. Et de poursuivre dans sa postface après l’établissement par J.-A. Miller du Séminaire XI p. 251 : « Ce qui se lit passe-à-travers l’écriture en y restant indemne. Or ce qui se lit, c’est de ça que je parle, puisque ce que je dis est voué à l’inconscient, soit à ce qui se lit avant tout. »

Apprendre à lire l’inconscient, sous transfert, voilà ce qui se joue dans sa propre cure. Transfert à l’analyste qui se déploie en transfert de travail. Transmettre le discours analytique n’est pas le vulgariser et encore moins « y mettre un tour universitaire ». A l’ACF, travailler avec d’autres engage. C’est un pousse-à-l’étude, seul ! J.-A. Miller nous a ouvert les portes de cet enseignement rigoureux que nous a transmis Lacan. Sa connaissance globale et précise du Séminaire est sans nul autre pareil. Elle nous permet d’y voir plus clair et de pouvoir s’aventurer sur les chemins tortueux de l’inconscient ouverts par Freud et creusés par Lacan.

C’est « l’invitation au voyage et à la découverte » que nous propose  Mariana Alba de Luna dans sa rubrique des Cartels de notre Courrier. Nous y découvrons ce mois-ci les témoignages de Serena Guttadurro et Jean-Pierre Rouillon : recueils de leurs premiers pas, hésitations, découvertes, surprises et gay sçavoir…

À ciel ouvert

Transmission que chacun fait ensuite en son nom propre et à sa mesure, là où il en est dans son rapport à la cause analytique. C’est ce que nous entendrons ce mois-ci avec la poursuite du séminaire-cartel animé par Pascal Pernot qui abordera sa sixième soirée le 19 mai sur le thème « noms et nomination ». Fabien Grasser présentera les effets de nomination concernant deux cas de psychose paranoïaque. Adela Bande-Alcantud pour sa part, nous parlera d’un cas de névrose où nommer marque une ponctuation.

L’éveil du printemps

Versailles se prépare à accueillir le 17 mai Hélène Deltombe pour débattre de son livre « Les enjeux de l’adolescence » qui porte la trace de son propre rapport à l’inconscient faisant de sa pratique avec les adolescents une éthique.

She is so…

Comme j’ai commencé, je terminerai par le cinéma pour vous annoncer la 4ème soirée cinéma et psychanalyse qui s’est donné pour thème portraits de femmes. Un enseignement à l’ecf sur la féminité. Le cartel à l’initiative de ce travail animé par Daniela Fernandez prend pour point d’appui une œuvre cinématographique, et ce n’est pas pour nous endormir ; son orientation : l’expérience analytique… l’alchimie est réussie ! Deux exposés précédent un film d’auteur projeté en son entier. Le vendredi 13 mai, à 20h30 à l’ECF rue Huysmans Paris 6è se sera She’s so lovely (1997) de Nick Cassavetes. Qu’est-ce qui fait courir cette femme éperdue ?

    Charles-Henri Crochet
Délégué régional de l’ACF-IdF
chcrochet@free.fr

Publicités
Posted in: Editorial