Interview «POURQUOI CARTELLISEZ-VOUS ?»

Posted on 3 mai 2011

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Dalila ARPIN, psychanalyste membre de l’ECF et de l’AMP

et

Alain GENTES, psychanalyste membre de l’ACF-Aquitaine

ont très cordialement accepté de répondre à ce quelques questions que je leur ai posées sur leur expérience du travail en cartel. Leurs textes sont riches et vivants? Je les remercie pour leur apport à cette question centrale dans l’étude de la psychanalyse.

Nous espérons accueillir d’autres témoignages qui nous inviteront ainsi au voyage et à la découverte de ce que peut produire pour chacun, un travail en cartel. A vos plumes !

Vos réactions et commentaires seront les bienvenus, ainsi que vos réponses à ce petit questionnaire. D’autres témoignages suivront…

« Le cartel est un espace de lecture partagée »

Dalila Arpin

1) Votre premier cartel ? Quel souvenir ?

«Mon premier cartel est très loin dans le temps, car j’ai rencontré l’enseignement de Lacan il y a de cela 21 ans…J’en ai gardé le souvenir d’un espace qui me permettait d’approcher ces textes dans le gai savoir, car à l’époque les expressions de Lacan étaient pour moi tellement énigma­tiques ! Mais je sentais que même si je ne comprenais pas très bien ce qu’elles voulaient dire, il y a avait là quelque chose d’agalmatique.

2) Votre meilleure contingence (rencontre) d’un texte en cartel ?

La meilleure contingence d’un texte produit en cartel était un texte sur le cas « Madeleine » de Pierre Janet. J’avais découvert ce texte lors d’un cartel sur RSI avec pour plus-un Francesca Biagi et j’avais tenté de faire ressortir l’incroyance dans ce cas. J’ai pu ensuite le présenter dans une journée organisée par le Collège Franco-Brésilien pour l’inclure finalement dans ma thèse de Doctorat, « Figures de l’incroyance ».

3) Votre «mot» découvert lors d’un cartel ? Pourquoi?

Le « mot » ou plutôt l’expression qui m’a le plus marquée lors d’un cartel est, en revanche, très récente. Actuellement, j’ai fait  un cartel  sur le Séminaire « Le Sinthome » dont le plus-Un est François Leguil. Ce cartel m’a permis de découvrir l’expression que Lacan emploi à propos de Joyce : « être hérétique de la bonne façon ». Cette expression revient souvent dans nos exposés, mais Lacan l’emploi dans un sens très précis : « la bonne façon » c’est « d’y avoir reconnu la nature du sinthome», ce qui implique de ne pas se priver, « d’en user logiquement jusqu’à at­teindre son réel, au bout de quoi il n’a plus soif »1. Ce qui m’a intéressée c’est qu’un sujet puisse se servir d’un signifiant de la bonne ou de la mauvaise façon. Même lorsqu’on est hérétique on peut l’être de la bonne façon. C’est ce que Joyce a réussit. Il n’y a pas de bons ou de mauvais signifiants car tout dépend de la signification qu’on leur donne, c’est une question sémantique. De même pour la pulsion : il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises pulsions, comme le sens commun pourrait le soutenir. Il est question de nouage, d’usage logique, d’arriver à en faire un autre usage, c’est-à-dire, de s’en détacher pour s’en servir d’une autre façon grâce à l’analyse.

4) Votre définition du cartel

Pour moi, le cartel est un espace de lecture partagée. Un lieu où l’on peut se permettre de ne pas comprendre, de ne pas savoir et où la lecture des autres peut nous aider à avancer dans la construction d’un savoir pas-tout, en mouvement, en construction permanente. C’est très sti­mulant d’avoir la possibilité d’échanger avec d’autres que ce soit à partir des textes de psycha­nalyse, ou de la clinique. L’expérience psychanalytique ne peut pas se faire dans la solitude, elle nécessite de la présence de l’Autre à qui l’on s’adresse. Les autres cartellisant et le plus-un peuvent venir à incarner cet lieu d’adresse.

5) Pourquoi cartellisez-vous ? (faire des cartels)

Je cartellise parce que le cartel est un dispositif très approprié à la lecture de la littérature psy­chanalytique, notamment les textes de Jacques Lacan qui ont été écrits dans la perspective de «pas-à-lire »… Cette expression est, peut-être, à entendre comme « pas-à-lire » en vitesse, « pas-à-lire » en croyant qu’on comprend et le cartel est le dispositif qui permet de lire de cette façon. Comme le dit Lacan dans « Télévision », il n’y a de savoir que du non-sens.»

«Je cartellise à cause du signifié qui court toujours…»  

Alain GENTES

«J’ai commencé à suivre les activités de l’ECF quatre années après le début de ma cure. À cette époque-là, l’ACF n’existait pas encore. J’avais un préjugé : ne pas brouiller mon analyse avec des lectures ou conférences, d’autant plus que du point de vue de l’orientation théorique, je faisais du tourisme psychanalytique sans hésitation.

Ce préjugé, de ne point lire ou étudier la psychanalyse en même temps que la cure, s’est pour­suivi 3 années supplémentaires jusqu’à mon premier cartel, tiré au sort. 1ère tâche : établisse­ment du cartel, autrement dit, choix du séminaire de Lacan à étudier, choix du plus-un, choix de la méthode de travail et choix des questions propres à chacun. Et ce fut l’identification, séminaire des années 61-62, qui triompha ! Tous les quinze jours, à tour de rôle, chacun pré­sentait une leçon et on en débattait, plus ou moins dans le sens de nos questions personnelles. J’aimais bien cette façon d’étudier à plusieurs.

De ce séminaire remarquable, j’en retins à l’époque la primauté du signifiant, l’antériorité de l’Autre au regard du sujet qui commande son identification. Deux mots, de ce séminaire, ont surgi comme pièces maîtresses : le trait unaire et le tore ! Le premier ne m’était pas tout-à-fait inconnu, l’ayant déjà rencontré d’une certaine manière chez Freud. Mais le second, lui, était nouveau dans son pouvoir d’évocation: le tore comme structure du sujet ! Quel enchantement! Avec sa distinction des tours de la demande et du tour du désir, le centre du tore comme exté­rieur du tore lui-même, préfigurant le S barré, voire l’extimité.

Ce premier cartel m’a ferré à Lacan, à ses séminaires. Très vite j’y ai fait l’expérience d’une élaboration qui ne se boucle jamais sur elle-même, contenant en elle-même son principe anti-dogme. Pourquoi ? Parce qu’on repère rapidement que Lacan est toujours intéressé par ce qu’il ne comprend pas, par le non encore su, par l’impossible à savoir qu’il nommera le réel.

L’angoisse est probablement la meilleure contingence rencontrée en cartel : j’en suis à mon quatrième cartel !

Que dire de ce qu’est pour moi un cartel ? Une étude personnelle de la psychanalyse laca­nienne, effectuée à plusieurs ! Et c’est pour ça que je cartellise, à cause du signifié qui court  toujours sous le signifiant !»

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